L’aurore illumine la mer d’huile ce 20 mars. La marée monte face à la digue quasi déserte de Malo-les bains, à Dunkerque, dans le nord-est de la France. Non loin de la surnommée « plus belle plage du nord », bordée de villas, fume l’imprenable usine sidérurgique Arcelor Mittal. Le joggeur et la dame promenant son chien remarquent à peine le groupe d’une quinzaine de femmes, d’hommes et d’enfants, qui attendent les pieds dans l’eau. Ils scrutent, grelottants, un bateau pneumatique qui longe la plage. Vraisemblablement parti des dunes à l’Est de là avant l’aube, l’embarcation transportant plusieurs dizaines d’autres d’exilés se rapproche d’eux. Une poignée de policiers observe la scène, à 100 mètres sur le sable.
Le groupe se rue finalement sur le zodiac, qui fait escale à 200 mètres du littoral. Des cris résonnent, le frêle pneumatique tangue. Quelques minutes plus tard, quatre silhouettes trempées repartent dans la ville. Le petit bateau file vers l’horizon dégagé. Cap sur le Royaume-Uni, à 140 kilomètres à vol d’oiseaux, derrière la mer du Nord. Les passagers seront secourus à mi-chemin, par les gardes-côtes britanniques dans les eaux de l’Angleterre, où ils demanderont l’asile. Les forces de l’ordre françaises ont observé toute la scène sans bouger : officiellement une fois les migrants à l’eau, elles n’ont plus le droit d’intervenir. Selon le droit international de la mer, le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage, situé Cap Gris Nez, à 60 kilomètres, intervient en mer si le bateau se signale en détresse. Lorsqu’ils sont débordés, ce sont les marins bénévoles des stations la Société nationale des Sauveteurs en mer (SNSM) qui prennent le relais.
Cette stratégie de traversée de frontière est appelée des autorités le Taxi Boat, nouveau terme d’un lexique migratoire qui évolue sans cesse sur le littoral du nord de la France. Dès que la météo calme s’y prête, ces bateaux Taxis partent simultanément des rivages autour de Boulogne-sur-mer, Calais, Grande-Synthe, Dunkerque, sur la côte d’Opale, qui borde le détroit fréquenté du Pas-de-Calais où se rencontrent la Manche et la Mer du Nord. Les bateaux font ensuite une courte escale pour récupérer des passagers exilés ayant payé leur trajet avant de partir vers les eaux anglaises. Dernière « prestation » inventée par les passeurs le Taxi Boat a permis à plus de 11 000 migrants de rejoindre l’Angleterre en zodiac, entre janvier à mai 2025, soit 41% de plus que l’année passée.
« 80 % des bateaux usent de cette technique apparue fin 2022, qui s’est intensifiée en 2023. Les années précédentes, les bateaux partaient directement, surchargés, vers le Royaume-Uni, rappelle Pascal Marconville, premier avocat général à la Cour d’appel de Douai. Les tarifs d’une traversée, instables, varient en fonction de facteurs aléatoires : nationalité, période de l’année, forte demande… entre 1000 et 4000 euros. « Les groupes de passeurs qui organisent ces traversées sont de plus en plus nombreux. Il y a quelques années, nous arrêtions essentiellement des ressortissants Kurdes, qui faisaient passer essentiellement des personnes de leurs propres communautés, maintenant il y a des groupes d’Afghanistan ou de plusieurs pays d’Afrique qui font passer beaucoup de nationalités différentes. Les passeurs sont des jeunes hommes, pour beaucoup, de nationalité étrangère, indique le procureur. Les autorités françaises rapportent 78 décès lors de traversées en 2024, 11 en 2025, à la date de juin. Des dizaines de personnes sont aussi portées disparues. « La technique du taxi Boat est dangereuse au moment de l’escale : des personnes sont piétinées lorsque d’autres veulent monter, le bateau, souvent surchargé, se plie, certains au milieu du bateau se noient dans quelques centimètres d’eau », détaille M. Marconville.
Mais aux yeux des passeurs, le Taxi Boat a l’avantage d’être une tactique discrète face à l’arsenal de surveillance du littoral, mis en place par le ministère de l’Intérieur français. Aux caméras, 67 drones quotidiens, policiers ou gendarmes, au nombre de 613, s’ajoutent l’avion bruyant de l’agence européenne des frontières Frontex qui survole régulièrement la côte de nuit, partant de l’aéroport d’Ostende-Bruges. Les trafiquants évitent les gros attroupements visibles, en faisant partir des petits groupes. Conscients que l’interception des forces de l’ordre n’est pas envisageable en mer, les passeurs mettent leurs bateaux à l’eau le plus vite possible. La localisation du départ est envoyée sur smartphone à leurs « clients », dans leur jargon, souvent dans des dunes isolées ou sur les rives des canaux qui se jettent dans la mer. Le pneumatique est acheminé ou même enterré avant l’arrivée des exilés qui le gonflent parfois eux-mêmes. Les passeurs ne montent pas à bord.
La police aux frontières (PAF) traque ces réseaux à coups de filatures, d’écoutes ou de renseignements provenant d’indicateurs. La méthodologie de ces groupes est comparable à celle des trafiquants de stupéfiants et à leur division du travail. Sur le terrain : les coordinateurs, logeurs, logisticiens, etc. Loin de la zone d’activité : les têtes pensantes et les fortunes difficiles à tracer. Ces clans utilisent le système de paiement informel inspiré de la hawala (un transfert de fonds grâce à deux intermédiaires très répandu en Asie du Sud et au Proche-Orient), avec un dépôt préalable chez des intermédiaires de confiance à l’étranger, qui est débloqué une fois les exilés à destination. « Les donneurs d’ordres n’ont pas de lien avec la France, ils apparaissent de manière fugace et passent les frontières sans problème », admet M. Marconville.
Les petites mains — chauffeur routier, transporteur de matériel nautique, convoyeur etc. — sont en première ligne. Ils défilent en comparution immédiate devant les tribunaux à Boulogne-sur-Mer ou Dunkerque. La sanction très rapide participerait à « un effet dissuasif pour les réseaux », assure la juridiction de Dunkerque. Pourtant « À chaque arrestation d’un membre, d’autres trafiquants viennent combler le vide, détaillait en 2022 M. Vincent Kasprzyk, capitaine de la BMR de Coquelles de 2015 à 2019. Une logique valable dans le temps. « Les réseaux se reforment, car leurs dirigeants sont généralement au Royaume-Uni ou à l’étranger. Nous coupons les branches de l’arbre, mais le tronc reste. »
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